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Qui a peur du grand méchant multiplexe ?

Nice-Matin du 30 novembre l'annonce, le quartier de l'Arénas, à Nice, aura son multiplexe. Un gros bestiaux puisque l'on parle de 21 salles, 5650 fauteuils, bowling, café et halte garderie. Le feu vert a été donné par le Conseil d'Etat qui a cassé les jugements rendus par le tribunal administratif de Nice en 2001 et par la Cour d'Appel de Marseille en 2003. D'une façon ironique, quoique sans doute involontairement, le Conseil d'Etat a requalifié l'équipement en « projet de nature commerciale» alors que les deux autres cours l'avait considéré comme « projet culturel ». Un multiplexe culturel, ça me fait doucement marrer. Cette décision relance, d'une part la guerre entre le groupe Pathé qui possède le multiplexe Lingostière et le groupe UGC Méditerranée (dont fait partie le Rialto) qui est à l'origine de ce nouveau complexe, et d'autre part l'inquiétude quand au sort des salles de centre ville.

 

Soyons clairs. Lingostière ou Arénas, ces multiplexes représentent un cauchemar pour tous les cinéphiles biens nés, pour tous les amoureux sincères du cinéma. Béton, vigiles, pop-corn, néons, parkings, agression publicitaire, nous sommes loin des ambiances recueillies et feutrées des belles salles d'aujourd'hui comme d'hier. Il en reste.

 

En tant que spectateur (le premier qui me traite de client, c'est une giroflée à cinq pétales), membre de la Cinémathèque depuis 1979, je n'ai jamais vu un film à Lingostière et je n'irais pas plus à l'Arénas. C'est une question de choix et j'espère que certains le partagent. La « guerre » des multiplexes est purement économique, ce n'est pas la nôtre. Ce que j'attends d'une salle, c'est le respect des films et celui des spectateurs. Des films qui traduisent la diversité du cinéma, des films en V.O., des films auxquels on donne le temps de trouver leur public, des films qui ne mettent pas des semaines à sortir quand ils ne passent pas aux oubliettes, des films qui ne soient pas des alibis pour vendre des cochonneries sucrées ou salées, des salles qui ne soient pas des annexes de cafétéria, des salles où l'on ne vous accueille pas avec des messages sinistres et orientés sur le piratage alors que vous avez fait la démarche de vous déplacer et de payer votre place, des salles qui ne ressemblent pas à des salles de conférences ou à des corps d'avions, des salles ou il fait chaud en hiver et frais en été, des salles ou l'on place intelligemment les panneaux lumineux des issues des secours. Des salles à dimension humaine. Sans vouloir faire de mauvais esprit, je doute que le projet de l'Arénas puisse répondre à ces demandes. Même de loin.

 

En tant que responsable associatif, militant pour le cinéma indépendant et émergeant, le problème est différent. Mme Aubert d'UGC Méditerranée parle de « Drainer une nouvelle clientèle ». Nous parlons de sensibiliser des publics. Nous ne parlons pas la même langue. Le risque principal que je vois, c'est que ce projet « commercial » privé serve d'alibi à une politique culturelle publique (municipale, départementale, régionale) que je qualifierais de frileuse. Vous voulez plus de salles ? En voici 21. C'est un petit peu le discours de M Bemon du Mercury au cours de la table ronde au théâtre Trimages lorsqu'il a déclaré qu'il y avait toujours autant d'écrans à Nice que dans les années 70 avec sept fois moins de salles. C'est un discours qui confond quantité et qualité, car s'il y a toujours beaucoup d'écrans, ils diffusent tous la même chose, ou presque. En tant que responsable associatif, ce que je souhaite, ce ne sont pas 20, 10 ou 7 salles supplémentaires, simplement une, mais différente. Et cette salle, je ne la vois pas dans le projet de l'Arénas.

 

Face aux discours commerciaux, aux discours de la quantité, il faut tenir celui de la qualité et de la diversité. Le cinéma que je défends n'a pas besoin de salles immenses, simplement d'une jolie salle de 200 places qui tourne régulièrement. Le risque, c'est que cette salle qui semble paradoxalement plus difficile à créer, ne voit jamais le jour parce que les pouvoirs publics ne la différencient pas des 21 salles du multiplexe. Sinon, je crois sincèrement qu'il y a plus que jamais un espace ouvert pour un cinéma alternatif, différent, associatif, le seul qui ne soit pas soumis (en théorie) aux « guerres commerciales ». Et cette salle a besoin de la puissance publique, de son engagement.

 

Ce qui nous amène aux salles du centre ville. Patrick Mottard comme Jean Icart s'en inquiètent. « Pourront-elles résister ? » ; « Elles vont se vider et disparaître » (Nice Matin du 5 décembre). Je dirais, un brin provocateur : résister pour quoi faire ? Si ces salles, qui ont déjà des programmations proches au niveau des films grand public entre elles, passent les mêmes films que les multiplexes, elles ne feront pas de vieux os. Et je ne les pleurerais pas. On a vu à Avignon comme à Toulouse que ce sont ces salles qui font les frais de l'implantation des multiplexes parce que leur public naturel, qui est plus un consommateur de sensations faciles qu'un spectateur, recherche ce qu'elles ne peuvent donner : l'accès en voiture. Car le multiplexe, comme le centre commercial, est conçu autour de la bagnole : voie rapide, pénétrante, parking immense. Ce genre de projet ignore ceux qui pensent encore se rendre au cinéma à pied ou en transport en commun. Ceux-ci restent et resteront attachés aux salles de centre ville. Mais de ceux-ci on ne se préoccupe pas beaucoup.

 

Il y a là un second risque : avec le développement, les possibilités et la diversité offerte par le DVD, ces spectateurs attachés à une certaine qualité se détourneront de la salle comme vecteur principal des films. On nous parle de l'animation des quartiers. Les multiplexes sont des animations de centre commerciaux, de zones à grandes surfaces. Le quartier de l'Arénas n'est pas un quartier résidentiel. Cafés, restaurants, place, plantes, tout sera artificiel. Mais le drame, le vrai, c'est qu'autour des salles de centre ville, Rialto, Mercury, Pathé, Variétés, il n'y a guère d'animation non plus. Baladez-vous vers 22h00 place Garibaldi, même sans travaux, ce n'est pas folichon. Les restaurants ne se bousculent pas sur l'avenue Jean Medecin non plus. Ces salles, mais elles ne sont pas seules responsables, ne sont pas des lieux de vie enthousiasmant parce que les rues de notre ville ne sont pas souvent des lieux d'une grande convivialité. Dans nos différentes activités associatives, nous l'avons tous expérimenté. Alors, si les salles de centre ville veulent survivre, il leur faudra proposer autre chose, non seulement d'autres films, mais une chaleur, un accueil, des animations culturelles que ne pourront jamais offrir les multiplexes. On ne leur demandera d'ailleurs pas.

 

En seront-elles capables, je ne sais pas. Mais je sais que cette chaleur que j'appelle de mes voeux je la trouve dans les soirées organisées par les associations, par mes camarades du collectif CINEAC, dans les débats organisés par Cinéma Sans Frontières ou l'ADN, chez les invités prestigieux de l'Espace Magnan, dans la présence de Stanley Donen à la Cinémathèque de Nice, dans l'ambiance de festival de la manifestation d'Héliotrope. C'est à grâce à ces manifestations, irrégulières et fragiles, que l'on a encore envie de défendre les espaces des salles du centre ville. Mais quand on voit que sur le projet Arénas se retrouvent les « indépendants » de Nice, je me demande quel est leur intérêt à terme de maintenir les salles de centre ville. Je l'écris de nouveau : il a un espace pour une cinéma différent sous forme associative à Nice et plus encore. Toulouse, Toulon, Avignon, Aix-en-Provence, Biarritz et bien d'autres villes ont des cinémas d'Art et Essai dynamiques en centre ville, associatifs et privés, cohabitant avec de gros multiplexes en périphérie. Ce n'est pas toujours simple mais ça marche, à condition de rester toujours vigilant et surtout sincère.

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